Sur l’affaire Battisti, et sur le grégarisme qu’elle a révélé chez nos intellectuels à lunettes en peau de saucisson, par Daniel Bordenave & Jean-Marc Forez

Publié le par hodie

Le 10 février 2004, à Paris, la division nationale antiterroriste arrêtait Cesare Battisti – un écrivain italien dont le pays d’origine réclamait l’extradition. Il avait été condamné à la prison à vie pour des meurtres commis dans les années soixante-dix, lorsqu’il était membre des Prolétaires Armés pour le Communisme, un groupuscule gauchiste.

Dès que cette menace d’extradition se fut répandue, toute l’intelligence française (journalistes, écrivains, éditeurs, acteurs, députés, etc.) se mit en mouvement. Elle entreprit de nous convaincre que Cesare Battisti avait été condamné dans son pays « pour avoir défié le pouvoir les armes à la main »[1], pour avoir voulu « changer la société, abolir les inégalités » ; que ce que l’on voulait, en réalité, en extradant cet homme, c’était « assassiner la liberté d’expression et l’utopie portée par les réfugiés politiques » ; que « s’en prendre aux écrivains, [c’était] un signe : jusqu’ici, seules les dictatures arrêtaient les écrivains » ; que d’ailleurs il étaitimpensable de renvoyer Battisti dans un pays dirigé par « un Berlusconi à strass et paillettes » ; que la justice italienne était inique ; que celle de la France ne valait guère mieux ; que Berlusconi était un populiste crypto-fasciste, et que le Garde des Sceaux était à sa botte ; que l’on remettait en cause le droit d’asile, le statut de réfugié politique, que la France perdait sa tradition de « terre d’accueil », etc.

Surtout, on niait que Battisti t coupable.

On pétitionna, on publia des articles, on organisa des réunions ; le premier secrétaire du Parti socialiste assuraBattisti de son soutien, le maire de la capitale le plaça« sous la protection de la ville de Paris » (sic) – rien n’y fit : l’Italie s’obstinait à vouloir que justice soit faite. Et puis, comme on s’apprêtait à l’extrader, l’homme s’évanouit dans la nature. Le 18 mars 2007, on finit par l’arrêter, au Brésil, – où il est toujours incarcéré, dans l’attente d’une décision de la cour suprême.

Cet épisode a révélé un tel grégarisme, qu’il nous a paru important de revenir, quelques années plus tard, sur les faits, et sur les réactions qu’ils ont suscitées chez nos intellectuels à lunettes en peau de saucisson.

 

*

 

En 1974, le jeune Cesare Battisti était condamné, pour hold-up, à deux ans de prison. Il avait vingt ans, il venait d’une famille d’ouvriers et s’était déjà fait remarquer pour des vols dès ses dix-sept ans. En prison, un jeune intellectuel d’extrême gauche, Arrigo Cavallina, entreprit son éducation politique. Libéré, le fils d’ouvrier reprit ses hold-up, tandis que l’idéologue fondait les Prolétaires Armés pour le Communisme. Ces P.A.C., que Battisti va bientôt rejoindre, commettront des cambriolages, des « jambisations » et des assassinats.

C’est dans le cadre de ce groupuscule que Battisti tuera, en 1978, Antonio Santoro, surveillant-chef de la prison d’Udine (une balle tirée dans le dos, deux balles pour l’achever) ; et, un an plus tard, Andrea Campagna, un autre policier (de cinq balles ; il a tiré aussi sur le beau-père de Campagna, mais l’arme s’est enrayée).

(Entre ces deux dates, deux autres membres des P.A.C., Sebastiano Masala et Sante Fatone, assassineront à Milan un bijoutier, Pierluigi Torregiani (au cours de la fusillade qui précède sa mort, une balle de Torregiani atteint son fils, resté depuis paraplégique) ; le même jour, Diego Giacomini tuera un boucher du nom de Lino Sabbadin. Cesare Battisti, qui accompagnait le tueur, enverra une dépêche revendiquant l’attentat. Ces deux artisans ont eu le tort de s’opposer, par les armes, aux cambriolages des P.A.C.)

Un mois après avoir tué pour la seconde fois, Battisti est arrêté. À l’issue de sa comparution, il sera d’abord condamné à douze ans de prison pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Incarcéré à Frosinone, au sud de Rome, il n’avait pas encore répondu de ses crimes quand les P.A.C, le 4 octobre 1981, attaquent la prison et le libèrent – Battisti gagne alors la France, puis, en 1982, le Mexique.

En 1988, les jurés l’ont condamné par contumace, pour les meurtres d’Antonio Santoro et d’Andrea Campagna, et pour complicité dans l’assassinat de Pierluigi Torregiani, bijoutier, et de Lino Sabbadin, boucher (il a préparé l’un et revendiqué l’autre).

Deux ans plus tard, ses avocats ayant fait appel, il y a un deuxième procès qui confirme le verdict. Battisti se pourvoit en cassation ; la Cour confirme trois condamnations sur quatre, la quatrième le sera en 1993.

 

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Rien n’interdit, bien entendu, de contester cette version des faits – ce que nos intellectuels ont fait, amplement ; avec des arguments curieux, toutefois.

Ainsi a-t-on pu dire que cette arrestation portait la marque d’une « criminalisation des actions politiques et syndicales » ; ou d’une volonté de « mettre au pas la pensée ». On a bien compris qu’il ne s’agissait d’arrêter ni un réfugié politique, ni un écrivain engagé, seulement un tueur : le meurtrier d’Antonio Santoro et d’Andrea Campagna.

(On se prend à penser que si Cesare Battisti n’était pas devenu écrivain mais coiffeur pour dames, la corporation des shampouineurs n’aurait pas attribué son arrestation à la volonté de brimer les manieurs de laques et de paires de ciseaux. Pourquoi faut-il que les écriveurs se croient si essentiels à l’exercice de l’intelligence ?)

 

Le bruit a aussi couru que Cesare Battisti était accusé d’avoir perpétré plusieurs crimes, au même moment, et dans deux villes très éloignées. Comme le fait finement remarquer le Monde : « quelle que soit sa vélocité, une seule personne ne peut commettre un meurtre dans une ville à 14 heures et un autre dans une ville distante de 150 kilomètres 25 minutes plus tard » ; cette impossibilité n’a pas non plus échappé à Paris Match : « Deux des crimes qu’il nie ont été perpétrés le même jour, à la même heure, dans deux villes différentes » ; ni à B.-H. Lévy : « Deux des crimes qui lui sont imputés furent commis, à la même heure, dans deux villes différentes d’Italie » ; ni à tant d’autres.

Cet élément, qui est supposé montrer la partialité de la justice italienne, et l’absurdité de ses conclusions, et l’invalidité de ses jugements, est faux, on vient de le voir : le procès a prouvé que Cesare Battisti était l’auteur de deux meurtres (celui d’Antonio Santoro, le 6 juin 1978, et celui d’Andrea Campagna, le 19 avril 1979) – auxquels s’ajoutent sa complicité dans l’assassinat du bijoutier Pierluigi Torregiani, et dans celui du boucher Lino Sabbadin, crimes perpétrés le même jour, le 16 février 1979.

 

Avec beaucoup de légèreté, enfin, on a cherché à disqualifier la justice italienne. On a pu dire que, au cours d’un procès « bâclé », « sans possibilité de recours », ce fut « sur la seule foi d’un repenti », « sur [ces] seules paroles confuses et variables », que « Cesare Battisti fut condamné sans preuve à la perpétuité ».

Non seulement le procès n’a pas été bâclé, mais, les avocats de Battisti ayant fait appel, il y en a eu un deuxième, qui a confirmé le verdict, avant un pourvoi en cassation au cours duquel la Cour a confirmé trois condamnations sur quatre (la quatrième souffrant d’un vice de procédure, une troisième cour d’assises l’a confirmé en 1993).

En outre, parmi les centaines de pages qui ont servi à établir la culpabilité de Battisti, on trouve les aveux de Arrigo Cavallina (cerveau des PAC), ceux de Sebastiano Masala et Sante Fatone (qui ont assassiné le bijoutier Pierluigi Torregiani), ceux de Diego Giacomini (qui a tué le boucher Lino Sabbadin) ; mais aussi les expertises balistiques, les déclarations des témoins, ou encore les documents rédigés par les terroristes eux-mêmes en vue des attentats. Donc, pour qu’un accusé soit reconnu coupable, il faut, non pas le seul témoignage d’un repenti, mais un faisceau de preuves, comme dans n’importe quel autre pays démocratique.

On nous avait dit qu’il suffisait d’entrer dans le détail du verdict pour que l’on découvre que ce procès avait été une mascarade. Ce qui saute aux yeux, au contraire, c’est la fiabilité du système judiciaire italien, et la culpabilité de Battisti.

 

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Il est à noter que Battisti lui-même n’a jamais cessé de justifier ses années d’activisme, de légitimer la violence armée : « Je revendique la légitime défense. La société italienne était prise en otage entre un pouvoir mafieux et un parti communiste stalinien » (propos tenus sur France Culture) ; les « cibles étaient toujours précises, bien identifiées », car « le plomb, était une nécessité, parfois ! » ; « Si c’était à refaire, je le referais. C’est la seule chose intéressante que j’ai fait de ma vie. » (Cesare Battisti, Résistances, documentaire diffusé sur la chaîne Planète)

(On se demande pourquoi B.-H. Lévy a pu dire que Battisti appelait « les générations nouvelles à ne surtout pas l’imiter ».)

 

*

 

En réalité, ce à quoi nous avons assisté, atterrés, pendant ces quelques semaines, c’est au spectacle des inconséquences du milieu intellectuel français ; à sa fascination mal dissimulée pour la violence armée ; à sa complaisance infantile pour le nihilisme gauchiste ; à ce grégarisme qui pousse à signer des pétitions que l’on a à peine lues ; à cette désinvolture qui évalue l’innocence d’un homme au degré de sympathie idéologique qu’il dégage ; à cette arrogance qui donne des leçons à quiconque refuse de vous obéir.

Si on a assisté, consternés, au spectacle de cette arrogance, c’est qu’elle déconsidère la France à proportion de la notoriété de ceux qui parlent en son nom, qui devrait leur être un surcroît de devoir.

 

Daniel Bordenave & Jean-Marc Forez

 



[1] Il nous a semblé fastidieux de donner les références (auteur, date et organe de presse) de chaque citation. On se reportera, pour plus de précision, au livre de Guillaume Perrault, parfait résumé de l’affaire, Génération Battisti. Ils ne voulaient pas savoir, Plon, 2006.

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Publié dans Politique

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