Les Boues profondes de Georges Bernanos (une lecture de Monsieur Ouine), par Bruno Lafourcade

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« D’ailleurs, tout le monde pue, les hommes, les femmes, les bêtes, la terre, l’eau, l’air que je respire, tout, - la vie entière pue. »

 

Georges Bernanos, Monsieur Ouine

 

 

 

Introduction

 

 

 

Monsieur Ouine a été écrit entre février 1931 et mai 1940. Ses dix-neuf chapitres furent rédigés en cinq étapes : les cinq premiers, en 1931 ; les huit suivants, de décembre 1932 à décembre 1933 ; trois autres, pendant les sept premiers mois de 1934 ; deux, en 1936 ; l’ultime, au début de 1940.

Ces dates témoignent que ce livre, que Bernanos a porté, posé et repris comme le Christ sa Croix, qui l’a accompagné, parfois comblé et souvent tourmenté neuf ans durant, a connu plusieurs stations : les difficultés matérielles (la toile où l’écrivain fut pris, comme d’autres, toute sa vie) ; les combats politiques (c’est entre le début et la fin de la rédaction de Monsieur Ouine, période rien moins que stérile, que paraissent plusieurs volumes violemment visionnaires, – et autant de récits) ; les angoisses esthétiques (qui culminent dans les premiers mois de 1934), liées au thème et à la complexité de l’œuvre, peut-être aiguillonnées à proportion du sentiment où il est de tenir son texte le plus accompli ; les attaques contre la carcasse, et singulièrement celle du 21 juillet 1933, l’accident de motocyclette qui, à Montbéliard, écrasa et sa jambe et son élan. – Bernanos doute, fléchit, met plusieurs fois le genou à terre – proprement et figurément –, avant de conduire à son terme la sombre histoire de la paroisse de Fenouille.

Curieusement, la parution du récit ne fut pas moins chaotique que sa composition. La guerre venant d’éclater en Europe, le roman vit d’abord le jour à Rio, aux éditions Atlantica Editora, en 1943, – mais dans une copie fautive, tronquée, et notamment amputée d’une partie du chapitre XIII ; or c’est sur cette version que Plon s’appuiera, en 1946, pour éditer une première fois Monsieur Ouine en France.

En 1938, Bernanos avait bien envoyé à son éditeur parisien la dactylographie définitive de la plus grande partie du livre (dix-huit chapitres sur dix-neuf), et en 1940 celle des pages ultimes ; mais le conflit mondial en a bouleversé la publication.

Près de dix ans plus tard, Albert Béguin remet la main sur le manuscrit définitif : ce sera la troisième édition de ce texte, – mais la première qui soit conforme à celle voulue par son auteur.

 

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« Un certain nombre de pauvres types »

 

On sait la part du mystère, et du surnaturel, dans l’œuvre romanesque de Georges Bernanos ; jamais pourtant elle n’aura été si épaisse que dans Monsieur Ouine, étrange récit d’un monde décomposé, fuyant, déroutant et bourbeux, où les hommes ont été engloutis, que les enfants cherchent désespérément à fuir, – qui n’échappent aux griffes des femmes que pour tomber tout chauds dans la main fraîche du Mal.

Dans ce roman froid et pluvieux, si sombre qu’aucun espoir ne paraît le percer, Bernanos s’est encore interdit la facilité des péripéties, les prétextes du feuilleton, le rebondissement, – au sens où rien ne rebondit ici, l’intrigue et les personnages y sont des balles crevées qui ne désengluent pas de la boue normande. L’écrivain n’a voulu ni d’un univers radieux ni d’un récit à épisodes, il n’a pas davantage souhaité de scènes parfaitement claires ; et dès la première, très curieuse (où l’on ne sait d’abord qui rêve, si l’on rêve, qui parle, ni à qui, ni de quoi), et dans les suivantes (où l’enchaînement est trouble, les sentiments doubles et les gestes ambigus, où serrant un cou on croit tenir un bouton de porte, où s’adressant à un homme on parle à son ombre), – le lecteur est poussé là comme au fond d’un fossé, où il s’embourbe, d’un puits, où il se noie.

« Monsieur Ouine est ce que j’ai fait de mieux, de plus complet », écrit pourtant Bernanos à Vallery-Radot, en décembre 1934, tandis que dans la même lettre, il dit vouloir « éviter autant que possible le reproche d’obscurité, formulé par un certain nombre de pauvres types ». Cependant, le pauvre type (que l’on est tous quand on lit cette histoire la première fois) continue de ne pas saisir la cohérence dans la succession des situations et des propos : les unes et les autres ont l’air d’avoir été jetées là par un semeur soumis au hasard du vent ou de la providence ; une fantaisie que je goûterai mieux, se dit le pauvre type, si j’en savais la clé. Aussi attend-il impatiemment que la fin lui indique le sens des cordes à délacer, – espoir déçu : l’agonie de M. Ouine ne dénoue rien.

Cette frustration tient aux charentaises que chaque lecteur aime à passer en entrant dans un roman ; et elle croît peut-être à proportion qu’il trouve son bien dans les feuilletons télévisés, où de patients policiers ficellent et déficellent les crimes hebdomadaires. Or, en ouvrant Monsieur Ouine, on trouve ses confortables pantoufles remplies de cailloux. – Pourtant, il existe bien un sens à ce roman, un chausse-pied pour s’y glisser.

Il suffit de considérer que nous entrons dans un monde inversé, comme écrit au pochoir, où l’on a patiemment gommé la raison du Mal pour que seuls éclatent, désordonnés et fous, – crimes, délations, folie, hystérie, suicide et agonies, – ses effets les plus sordides. À Fenouille, Bernanos a posé un appareil photographique, mais il a jeté les clichés pour ne garder que la plaque sensible, où s’est inscrit le négatif, – qu’il faut entendre plus sensiblement que moralement : si la cruauté maligne où s’envase Fenouille est condamnable, elle est pourtant superficielle quand on sait ce que n’a pas encore retenu notre rétine.

 

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La plaque sensible

 

Nous sommes à Fenouille, un petit village du Nord, où l’on sent, diffuse sans être toujours explicite, la présence des soldats tombés dans les tranchées. Steeny est un jeune homme qui vit auprès de deux femmes : sa mère, Michelle, veuve d’un poilu mort au front, et Miss, une gouvernante, à qui le lie une relation trouble où il entre une haine confuse. Steeny étouffe dans cette famille, cette « cage » qu’il cherche à fuir.

Ginette de Néréis, la châtelaine du bourg, dite Jambe-de-Laine, à qui l’unissent également des rapports confus, l’enlève dans sa voiture. Ils rejoignent la demeure des Néréis, où Anthelme, le châtelain, un vieux viveur, meurt d’une gangrène diabétique. En réalité, Steeny est surtout pressé d’y voir M. Ouine, un ancien professeur de langues vivantes, qui vit là, dans une petite chambre humide. Le garçon éprouve une attirance mal démêlée pour ce gros bonhomme modeste, poli et un peu ridicule. Après une conversation où l’emprise de M. Ouine sur Steeny est nette, et pendant que Anthelme est en train de mourir, Steeny s’endort.

Au cours de conversations entre Steeny et un jeune infirme, Guillaume, qui manifeste aussi son intérêt pour M. Ouine, il est question de la généalogie équivoque de la famille Devandomme (ou Vandomme) ; et il apparaît que le père de Steeny serait vivant. Comme Steeny s’apprête à partir, la jument de Ginette l’attaque, et manque de le tuer.

 

Soudain, un crime a eu lieu : on a tué un enfant, un valet de ferme. Sous un jour sardonique apparaît alors Arsène, le maire, qui engage avec le médecin arrivé lui aussi un dialogue cocasse et sordide. (On aura bientôt les premières manifestations de la folie du maire.) Ginette accuse M. Ouine de ce meurtre, mais ni le médecin ni le maire ne la croient. Au cours d’une conversation avec Steeny, Ginette évoquera la sortie de M. Ouine, la nuit du meurtre.

Auprès du vieux Devandomme, vivent sa fille Hélène et son gendre Eugène, qui sera soupçonné du meurtre du jeune valet. (Eugène et la fille Vandomme, qui s’aiment, se suicideront bientôt.)

Au cours d’un dialogue entre Miss Daisy et Steeny, celui-ci, comme mû par un autre, tente par deux fois d’étrangler celle-là. Il se confirme que le père de Steeny serait en Silésie.

On assiste, après que M. Ouine, au cours d’une conversation avec le curé de Fenouille, s’est posé en égal, inversé – en double noir –, du prêtre, à l’évocation des attouchements sexuels que M. Ouine, enfant, a subi de la part d’un professeur. On évoque également des courriers anonymes, des lettres de délation dont le contenu reste obscur.

Au cours de l’enterrement du valet assassiné, on atteint une sorte de paroxysme : dans une atmosphère de confusion et de bizarre excitation, le curé adresse à ses ouailles un sermon où il affirme que la paroisse est morte, abandonnée de Dieu et livrée au Mal ; M. Ouine empêche l’instituteur de s’exprimer et le maire fait un discours dont on n’a – contrairement au sermon du curé – que des bribes, mais où il apparaît que sa raison a sombré.

L’inhumation a lieu dans une atmosphère confuse faite de bousculades et de trépignements ; l’arrivée de Jambe-de-Laine sert d’exutoire : la châtelaine finira par être tuée.

Le curé, qui s’est opposé au médecin de Fenouille sur les rôles respectifs de la science et de la religion, trouve Arsène, le maire, chez lui. Puis, au cours d’un nouveau dialogue avec le praticien, celui-ci apprend au prêtre que le maire était l’auteur des lettres anonymes.

Tandis que commence l’agonie de M. Ouine, et que Steeny ne pense même plus à fuir, Mme Marchal, une sage-femme, venue apporter les derniers soins au mourant, fait part à Steeny de la nature trouble de l’ancien professeur de langues, – et notamment les morts qui se sont succédé depuis l’arrivée de l’ancien professeur à Fenouille, et son installation dans le château des Néréis. M. Ouine meurt, sans éprouver la peur de mourir, mais en regrettant de n’avoir pu obtenir de seconde enfance.

 

*

 

Ce que notre œil perçoit, donc, se résume à cet enchaînement de situations et de conversations qui s’apparente à ce qu’un extralucide percevrait de l’inconscient d’un inconnu, ou bien à ce que l’on pourrait savoir du surnaturel quand celui-ci a passé – un surnaturel au pochoir en quelque sorte, où le récit ne serait pas le dessin, mais l’outil lui-même, la plaque découpée.

Écrivant « en creux », Bernanos ne pouvait pas peindre de l’intérieur, comme un narrateur omniscient, les maisons, les chevaux, les villageois ; il ne pouvait que décrire l’effet de la malignité après qu’elle a passé sur eux, – et notamment la violence cruelle et irrationnelle qui sourd désormais de leurs murs, de leurs corps. Il ne pouvait pas davantage donner aux situations une cohésion factice ; cette cohérence existe, mais il en a volontairement offusqué les contours.

Quand on ouvre Monsieur Ouine, on entre dans un village qui est en train de subir un ouragan de boue, qui le traverse, à quoi nul n’échappe, qui submerge tout et renverse chacun – hommes, bêtes, objets –, dont le lecteur sent bien la puanteur, qu’il voit jaillir des murs et des mots, – mais dont il ne peut pas voir, sous ses yeux, le passage, qui lui demeurera invisible, sinon par les ravages qu’il commet : parce qu’il voulait que le Mal fût moins compréhensible que perceptible, plus saisissable par l’instinct que par l’esprit, plus présent par ses odeurs que par son intelligence, Bernanos a donné aux sensations et aux pulsions le premier rôle, – celui d’incarner la présence maligne.

 

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Sueurs et puanteurs

 

Bernanos, parce qu’il cherchait à ce que les retentissements du Mal fussent sensibles, a donné un roman puissamment marqué par les suées et les pestilences, qui convenaient parfaitement à son génie descriptif ; c’est pourquoi les peaux luisantes, les odeurs fauves y sont si prégnantes, et omniprésentes.

 

*

 

On sue beaucoup dans Monsieur Ouine : hommes et bêtes sont « luisants » de transpiration. Même l’herbe y est « gluante ». On voit perler Jambe-de-Laine (« La sueur ruisselait de ses joues »), le curé (« La sueur coulait de son front, de ses joues »), – et surtout, aussi souvent qu’abondamment, la jument de Ginette et M. Ouine.

La première, animal fabuleux au sens mythologique, qui a tous les traits du chien des Enfers, est décrite avec une « belle robe luisante tachée de sueur », une croupe « noircie d’une sueur frangée d’écume » ; et quand elle attaque on distingue son « poitrail énorme, gluant de sueur ». (Dans le combat qui l’oppose à Steeny, tandis qu’elle se soumet à lui, c’est toute son énergie, sous la forme de sa transpiration, de son souffle et de ses odeurs puissantes, qu’elle lui transmet, que le garçon « aspire » : « Il ne voit que la bête vaincue, il n’entend que le souffle rude, précipité, sur un rythme d’épouvante, le grincement des cuirs trempés de sueur, il aspire furieusement, à pleine gorge, une odeur si chaude, si vivante qu’elle ressemble à celle du sang. »)

Quant à M. Ouine, « J’ai jamais vu un homme suer comme ça », a dit de lui le père Anselme la première fois qu’il l’a vu. On le voit effectivement éponger son front pendant l’enterrement du valet de ferme, ses cheveux sont décrits, plusieurs fois avant qu’il ne meure, « collés par la sueur ». Et même Steeny s’exclame : « Il est gros, gras, tout gluant, ses mains glissent, pouah ! »

On ne supporte pas le soleil, on dégoutte à la moindre chaleur et sans effort : il n’est pas douteux qu’ici la sudation soit la marque du Mal. Bernanos a inversé l’image d’Épinal : l’enfer n’est pas brûlant comme un brasier mais froid comme le marbre d’un caveau. « On parle toujours du feu de l’enfer, mais personne ne l’a vu, mes amis, dit justement le curé de Fenouille dans son sermon. L’enfer, c’est le froid. »

Et qui d’autre que l’ancien professeur, qui « absorbe tout rayonnement, toute chaleur », incarne mieux ce froid maléfique qu’il diffuse : « Comme la toile est fraîche ! » s’exclame Steeny, après que la main de M. Ouine a tapoté l’oreiller. « Le génie de M. Ouine, voyez-vous, c’est le froid, dit Ginette. Dans ce froid l’âme repose. » – Cette froideur de tombeau, c’est l’amour de Dieu gelé.

 

*

 

La puanteur, et notamment, qui revient très souvent, celle du vieux professeur, rode sur le roman comme une ombre malfaisante. Contrairement au thème précédent, Bernanos a gardé ici un sujet traditionnel : la fétidité maligne, à quoi répond le parfum des saints, – l’odeur de sainteté. Dans ce monde inversé où le Bien a été écrasé, ne restent que des émanations sordides, qui accompagnent par exemple le cercueil du garçon de ferme, ou encore, bien sûr, M. Ouine, si propre pourtant, si soigné, aux souliers cirés, au costume impeccable. – Comme le froid est la marque de l’enfer, la puanteur est chez l’ancien professeur l’odeur du cadavre qui vit encore.

À Fenouille, les corps moribonds se putréfient et fermentent comme des alcools. M. Anthelme, que sa gangrène ronge, pue lui aussi : « Voici longtemps, dit M. Ouine, que notre ami n’est plus qu’une pauvre chair en pleine fermentation, saturée de sucre et d’alcool, un moût. Il en a même l’odeur miellée. » – Curieusement, on le voit, les sens du personnage ne sont pas sûrs : ici, il confond miel et fermentation, comme, ailleurs, il confesse que si « une certaine puanteur [l]’épouvante », elle « entre pas à pas en [lui] par les yeux ». De cette confusion, peut-être faut-il déduire que l’adulte en lui est sensuellement détraqué, comme l’enfant l’a été sexuellement.

 

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Métonymies

 

On voit que tout dans ce roman, des maquillages aux odeurs, des rires aux propos, doit être outré, grinçant, agressif, pour que chacun sente que l’on est passé de l’esprit aux pulsions, de Dieu à Satan. C’est pourquoi tout également devient métonymique : Ginette n’est qu’une bouche, M. Ouine un chapeau melon, le maire un nez, – autant de détails qui suffisent à les caractériser en entier, et même, dans ce monde inversé, à les laisser vivre d’une vie qui leur est propre.

Un élément corporel, grossi à l’infini, suffit à composer un personnage, et à le rendre crédible malgré l’outrance. Ainsi Jambe-de-Laine : elle est, parmi les femmes, celle qui a la description la plus précise, la plus grotesque, la plus animale, – et ce à partir de sa seule bouche peinte. Elle n’est décrite que comme une gueule qui n’est elle-même qu’un orifice saignant. Objet de dérision violente et cruelle de la part des villageois, son rouge à lèvres revient incessamment, comme la marque baroque, sauvage, d’une séduction dévoyée et grotesque, et qui suffit à la caractériser en entier : « La bouche peinte lugubrement » ; « Sa bouche esquisse une grimace douloureuse et le rouge des lèvres a coulé jusqu’au menton » ; « toute peinte, avec son sourire de cadavre » ; « barbouillé de rouge comme celui d’un clown ». Elle est à la fois sanguinolente et grotesque.

 

Le chapeau melon de M. Ouine, c’est la bouche de Ginette. Comme la jument de celle-ci, il mène une vie autonome, comme extérieure à son propriétaire. Dans une scène aussi brève qu’étrange (mais toutes les scènes sont forcément étranges dans ce roman), Steeny le voit prendre vie et s’enfuir, à moins que ce ne soit lui-même que le garçon voudrait voir déguerpir : « Posée de biais sur le drap, la cloche de feutre laissait voir sa coiffe, jadis grenat, un mince croissant rose, pareil à une gueule délicate... (...) Le ridicule globe noir rebondit au creux de l’oreiller, hésite, disparaît, flotte enfin dans la ruelle, roulant bord sur bord, ainsi qu’une bouée de liège balancée par la houle. “Laissez-moi ! Laissez-moi !...” »

Cependant, c’est encore au maire de Fenouille que Bernanos a offert le portrait le plus cru, le plus sardonique, où il a mis, avec un art de primitif flamand, tout son génie. On doute si un autre écrivain aura osé faire comprendre un être à partir de son seul nez, et rien d’autre, – son « gris-gris », comme dit son propriétaire, « verni par l’herpès avec son réseau de veinules bleues, sa rondeur élastique, son excessive mobilité. Cet appendice qui « terrorise sa femme », qui anime sa face « d’une vie effrayante, goguenarde », est, – comme le melon de M. Ouine, – vivant : « c’est comme si tu tenais une vraie bête », dit son heureux propriétaire. « Oui, ma petite, figure-toi, j’ai senti battre son cœur tout au bout » – et c’est tout le personnage en effet que l’on voit, dont on comprend les vices sous ses dehors bonhommes.

 

Le génie de la description est dans les détails : le lecteur du Sang noir n’a pas oublié la peau de bique de Cripure ; il se souviendra aussi de la bouche rouge de Ginette, du melon noir de M. Ouine, et surtout du nez d’Arsène.

 

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La pitié, l’enfance, l’amour, la fuite

 

Tout, donc, n’est plus qu’instinct, à Fenouille : le maire y est même entièrement et grotesquement soumis à la puissance de son nez, qu’il adore comme un Totem, comme un Dieu primitif, – et qui lui est un autre sexe, lui dont il est dit qu’il aime « les demoiselles ». Dans ce monde perverti, il n’y a plus de place que pour la pulsion ; c’est pourquoi l’humanité n’est plus soumise ni au remords ni à la pitié. (On suppose que l’on pourrait faire une lecture freudienne – et sans doute existe-t-elle –, de ce romanoù ni moi ni sur-moi n’existent plus, où le seul ça va régnant qui étend son empire sur chacun.)

Dans cette paroisse (qui, dans le domaine spirituel, a quelque chose de l’univers, également renversé mais sur le plan politique, du 1984 d’Orwell – où en novlangue la liberté est devenue l’esclavage, et la vérité le mensonge), la pitié est vile. Comme signe de pureté, d’innocence, elle est à rejeter. Du reste, sinon le curé de Fenouille, qui la compare à une sève, elle n’affecte aucun des villageois. Ce village au sang vicié n’est plus irrigué par ce sentiment pur et nourrissant.

M. Ouine, qui bien sûr ne connaît pas de compassion, et se défend même de la connaître, résume le sentiment général : « Je me méfie de la pitié, monsieur, elle exalte en moi des sentiments plutôt vils, une démangeaison de toutes les plaies de l’âme, un affreux plaisir ». Et après avoir donné l’étymologie de compatir, il remplace « souffrir avec » par « pourrir avec ».

 

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Si la pitié est morte à Fenouille, c’est que l’enfance y a été corrompue, c’est pourquoi on peut y tuer sans remords un jeune domestique de ferme, et séduire des adolescents. Le lien brisé entre compassion et enfance est très net avec la réaction grotesque du maire à l’annonce du crime. « Ils en veulent à mon écharpe », s’exclame-t-il. Quant au jeune tué, il reste, même après son assassinat : « un sale petit morveux de valet ».

Dans ce Fenouille embourbé sous ses désirs primitifs, on oublie la pitié, on renie l’enfance. Celle-ci procure même du dégout quand on y pense. On sait le sens que Bernanos associe aux premières années de la vie : la pureté originelle, qui agit sur les hommes comme un sentiment puissant de la nostalgie de Dieu. Mais dans cette paroisse morte (c’était le premier titre du roman), il n’y a aucun regret du Christ, et quand un adulte prend une voix de gosse, on parle aussitôt d’un « accent maintenant abhorré ». Les seuls moments où les personnages ressentent le besoin de ce retour sur soi est devant la mort. Quand Anthelme est prêt de passer, Ginette devient auprès de lui comme « une nourrice avec son marmot » ; et M. Ouine (dont Bernanos suggère qu’il a été violé, enfant, par un professeur – avant qu’il n’embrasse lui-même cette profession, comme s’il existait une transmission « pédagogique » de la perversion) ne meurt pas sans regretter de n’avoir pas eu une seconde enfance, comme une seconde chance.

 

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Univers sans Dieu, donc sans pitié, où les hommes ont la passion d’être vils, ce village ne pouvait être que féroce, et on n’en finirait pas d’énumérer les scènes de cruauté qui s’y manifestent, de Steeny à la foule qui poursuit Ginette. – La seule inclination qui avait semblé échapper à cette boue générale, le sentiment d’Hélène Devandomme pour Eugène Demenou, le bûcheron que l’on accuse de meurtre, conduit celle-ci à se tuer elle, avec lui. Il est notable que ce suicide semble justement fait avec les gestes de l’amour : « Sa main gauche maintient closes les paupières qu’elle sent battre un instant sous ses doigts. De l’autre, derrière son dos, à tâtons, elle attire vers elle, vers sa propre poitrine le noir hammerless aux canons courts, glisse adroitement la crosse entre les planches et la paillasse, pose la double bouche d’acier sous son sein, appuie de tout son poids, cherche la détente du pouce. »

 

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Fenouille n’est pas seulement un village qui a tué Dieu, c’est une paroisse où le surnaturel est resté au diable. Le curé de Fenouille, qui porte le poids de cet échec, manifeste son impuissance, son découragement, son épuisement, dans le fameux sermon de l’enterrement du vacher. Le foyer de la paroisse est éteint, on l’a maintenu longtemps sous les couvertures pour l’étouffer : « Ça ne date pas d’hier, sûr, ça vient de loin, c’est long à tuer, une paroisse ! Celle-ci aura tenu jusqu’au bout. Maintenant, elle est morte. »

 

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On s’étonne que, de cet univers sordide, morbide, Steeny soit le seul personnage qui songe à s’échapper (les autres ont l’air de baigner dans une fatalité dont ils n’ont pas conscience). Il est vrai qu’il étouffe dans la demeure de sa mère, et c’est un même mot qui revient chaque fois pour la désigner : « une cage de briques avec deux jolies bêtes dedans » ; « on ne peut pas voir maman sans penser aussitôt à une cage dorée » ; « tout cela fait penser à une cage dorée - ornée si possible d’un grand ruban de taffetas rose – une cage dorée (...), une cage et rien dedans, rien »). L’adolescent, et c’est Mme Marchal, la sage-femme, qui le remarque, compare sa propre vie à « une maison vide ».

Il veut fuir, il ne pense qu’à fuir, mais sa tentative est vouée à l’échec : c’est précisément au moment où il veut se décorder de ses liens que Ginette et sa jument l’emportent vers son nouveau maître, à qui il se soumet. D’ailleurs, qu’a-t-il vraiment cherché : la délivrance ? – « Non pas la délivrance – mais un maître. »

Plus tard, non seulement il ne s’enfuira pas, mais, sans savoir la force qui le retient, on le verra se serrer dans un pigeonnier que même les colombes ont abandonné, et que lui seul occupe désormais. Volaille qui ne songe plus à fuir, pathétique et seul, il est doublement captif : de la maison familiale qui le retient, de cette volière où il se terre.

 

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La Boue

 

On connaît des romans pluvieux, ou venteux, – il existe peu de romans bourbeux, et aucun sans doute qui le soit autant que Monsieur Ouine, où Fenouille vit sous le bran comme Venise sur la lagune. – Si l’on ne peut pas fuir ce village, c’est aussi que cette boue vous colle aux bottes.

La vase remonte de la terre jusqu’à la surface où elle envahit tout, des chemins aux demeures (elle y paraît sourdre des murs mêmes), pour corrompre jusqu’aux corps : « Sa pauvre tête n’était qu’une boule de vase et de cailloux » ; « la chute avait plaqué sur sa hanche une énorme tache de boue, et il y avait encore de cette boue au dos du bras mis à nu » ; « Sa longue main encore si pure sous la boue et le cambouis » ; « Le surplis du curé de Fenouille était raide de boue » ; « Une motte de terre, partie on ne sait d’où, vint s’écraser contre sa poitrine, laissant sur le corsage une étoile de boue ». – On n’en finirait pas d’énumérer les traces de cette corruption sur chacun.

Elle est le village tout entier, elle en est l’âme ; elle est le cœur même de ses habitants (des « lacs de boue », dit d’eux le curé) ; elle est ce qui reste quand la matière s’est entièrement substitué à la pitié. Si tout est souillé dans la paroisse de Fenouille, on essaie bien de se purifier, de se laver : même M. Ouine agonisant en réclame avant de passer (« De l’eau... de l’eau pure... »), mais on ne retrouve pas une propreté originelle perdue. D’ailleurs l’eau est dénaturée, et son action inefficace : ainsi ne sert-elle pas à ce que la peau d’Anthelme ne vienne pas avec le tissu, quand on essaie de retirer les chaussettes du malade ; et puis elle a disparu du village : quand un personnage pense à « la magie limpide de l’eau », au « miracle éternel de l’eau », c’est un rêve qu’il fait.

 

7

 

Chambres

 

Les lieux les plus importants sont peut-être la maison de Michelle, où celle-ci vit avec Steeny et Daisy ; et celle des Néréis, où loge M. Ouine. Leur point commun est la vie souterraine qui les remue, la morbidité tellurique qui les agitent.

Une des allusions les plus fortes, qui prouve que ces lieux vivent d’une vie grouillante et ténébreuse, on la trouve dans l’évocation de la demeure de Ginette et d’Anthelme : « ...cette maison même et ses puissances secrètes, servantes diligentes de la plus secrète de toutes, la Mort – la Mort à l’ouvrage si près d’eux, sous leurs pieds... »

Et de ce château deux chambres diffusent particulièrement des ondes rebutantes. Il y a celle où meurt Anthelme, qu’une crasse souterraine – à l’image de la gangrène diabétique de son occupant – ronge, gratte, se nourrissant des murs lépreux et de l’eau qui en dégoutte, comme la sueur au front des villageois ; cette saleté a l’air de se régénérer à proportion que son locataire meurt en pourrissant ; car contrairement à lui, elle a tout l’air d’être immortelle : « Les murs détruits, elle régnerait encore longtemps sur leurs ruines, avant que l’herbe et les lierres aient fini d’en pomper les sucs puissants. »

Chez M. Ouine, la sensation est identique : la chambre, humide, remplie de moisissures et d’odeurs de putréfaction, est en outre la proie de la boue qui ne désarme pas, impossible à contenir et toujours prête à entrer par tous les pores des murs, ce qui nous offre cette vision hallucinée : « Que de fois ai-je dû frotter, cirer, polir les carreaux rouges avant que se dissipât cette odeur de moisissure et d’eau morte qui sort ici des murs mêmes, empoisonne jusqu’à l’air du jardin ! J’ai dû curer les joints, pavé par pavé, les imbiber de chlore comme autant de petites plaies. Oh ! vous ne me croirez pas, jeune homme : la boue ainsi mordue par l’acide, la boue d’un siècle ou deux, tirée de sa longue sécheresse, n’en finissait pas de sortir petit à petit sous mes doigts, d’y éclater en grosses bulles grises. Je me couchais exténué, tout en sueur, avec encore dans l’oreille ce claquement mou, horrible. »

Il ressort nettement que dans ce monde inversé, où chaque chose semble vue de l’intérieur d’elle-même, les maisons vivent d’une vie délétère, les murs sont des peaux saignantes, et la crasse un sang vicié.

 

8

 

Bêtes et Pères

 

Dans ce monde où les objets ne sont pas moins vivants que les animaux, les bêtes ne pouvaient être moins pensantes que les hommes. La voiture de Ginette, conduite par une jument écumante et furieuse, dont les coups de pieds sont des coups de massues, et les sabots des rasoirs – la lame d’une faux que manie le Malin –, en offre la preuve. Toutes les deux apparaissent toujours aux moments suprêmes, pour des exécutions : ici elles mènent, dans un train de tous les diables, Steeny jusqu’à M. Ouine ; là elles menacent de l’écraser, – ailleurs elles tuent. Instruments de mort, elles évoquent irrésistiblement, la carriole conduite par Nosferatu dans le film de Murnau.

 

*

 

Dans ce récit stupéfiant où les pierres vivent et les chevaux agissent, les créatures de Dieu ont mué en bêtes sauvages, où elles sont le jouet de forces qui les dépassent. La plupart des femmes y sont féroces, leur douceur est feinte ; de l’une d’elles, il est dit qu’elle « brise le cou d’un lièvre d’une seule claque de sa main coupante » ; d’une autre, qu’elle est surnommée « l’égorgeuse ».

Le roman commence d’ailleurs par la description d’un monde quasi exclusivement féminin, où ne restent que des enfants et des adolescents aux prises avec leur mère, ou avec leurs maîtresses supposées. À côté de cette sorte d’amour étouffant dont Michelle et Daisy entourent et oppressent Steeny, lui-même volaille encagée qui voudrait fuir, il y a Ginette qui incarne, mieux qu’une autre peut-être, la bête tout instinct.

 

C’est un monde sans pères, un monde de soldats morts. Pour Steeny, qui selon Mme Marchal aurait besoin d’un modèle masculin (« C’est un maître qu’il vous avait fallu, monsieur Philippe, un vrai maître, un homme, quoi ! »), il ne reste que des héros de papier (Rastignac, Marsay, Julien Sorel), ou bien des cadavres, ceux qui ont sombré sous la boue de 14-18, – et dont il n’a que faire, embourbé lui-même dans la morbidité, dont le vrai prénom est non seulement celui de son père, mais encore celui de son père mort, et pire encore d’un père qui feint d’être mort.

 

Ce monde sans pères n’est pas sans vieillards ; ceux de Fenouille sont d’anciens viveurs, comme le maire, comme Anthelme, l’aristocrate déchu, à présent malade et moribond – comme sa classe sociale, car avec lui, c’est une race qui meurt –, qui crève de gangrène, d’une maladie qui pue, où le diabète est à l’image de la corruption plus générale, celle de cette paroisse déliquescente.

 

9

 

M. Ouine

 

M. Ouine n’est pas un viveur, lui ; c’est un héros inversé, quelqu’un qui a toutes les apparences de l’anti-héros, au sens premier, au sens où il vient remplacer les héros des tranchées.

Cet ancien professeur de langues vivantes, modeste, un peu ridicule dans sa mise, dégage une discrétion générale d’homme simple, avec des façons de petit fonctionnaire provincial. Sa grande force, justement, est de n’être pas séduisant : il est « gras et fragile », il a un « cou trop épais, proconsulaire », une « poitrine massive », des « cuisses courtes ». La fascination qu’il dégage, l’emprise qu’il exerce sur les adolescents nous sont d’autant plus difficiles à comprendre, qui n’en savons pas les ressorts, et à admettre, qui n’en connaissons que la face visible, que l’homme est insignifiant. (Le qualificatif qui revient le plus souvent le concernant, y compris dans la bouche de Steeny, est « ridicule ».)

Pourtant cette « autorité prodigieuse », qui se manifeste chez lui par une sorte d’onctuosité menaçante, a étendu son empire sur des élèves (qui lui écrivent), jusqu’aux enfants de Fenouille.

Steeny, adolescent insolent, et inutile, à la fois laissé à lui-même et esclave de femmes qu’il méprise (un exemple, entre mille : « Je la [Miss Daisy] vois plutôt avec une muselière d’acier à son perfide petit museau, comme mes furets putoisés »), qui n’a que l’envie, manifestée aussi cruellement qu’inutilement, de déguerpir de cette maison asphyxiante, tombe sous la coupe du vieux pédagogue. La forte énergie que l’on sent chez ce garçon, particulièrement nette lorsqu’il arrive à maîtriser la jument de Ginette (et pour laquelle, en s’accaparant la force de la bête, il se transforme lui-même en fauve) est inoccupée, mal exploitée ; c’est le portrait d’une génération que l’inutile sacrifice des poilus englue dans la même boue que celle où ces soldats ont sombré. Il ne reste plus à cette génération désœuvrée, laissée à elle-même, qu’à tomber dans les mains froides du Mal.

S’il est une proie pour M. Ouine, car il incarne encore l’enfance, on sent qu’il n’est pas la dupe des intentions de son maître : « Vous vous fichez de moi (...). Votre programme ne tient pas debout, permettez-moi de vous le dire. On n’a pas idée d’envoyer à Fenouille ce petit garçon quand il eût été si facile, en me prévenant une heure plus tôt, de m’y laisser aller tranquillement moi-même ; je connais la route mieux que lui. » Plus tard, le même à moitié saoul : « Bon, bon, vous me croyez ivre… Et pourquoi n’avez-vous pas fait disparaître la bouteille plus tôt, vieux futé ? » – Aucune importance, il est surtout un instrument, et se veut d’ailleurs tel auprès du vieux professeur, même s’il n’a peut-être pas compris jusqu’où pouvait aller cette allégeance à son maître, – et quand il tente d’étrangler Miss Daisy, il n’a pas l’air de saisir qu’il a bien serré le cou de sa gouvernante, et non la poignée de la porte. (Il a été dirigé, lui qui voulait vivre sans contrainte ; comme il se réfugie dans une cage, une vraie cage – le pigeonnier –, lui qui ne rêvait que d’échapper, d’un coup d’aile, à celle de sa famille.)

 

On trouve à M. Ouine un air de « mauvais prêtre » : c’est le cas, il se pose d’ailleurs en rival du curé de Fenouille ; car derrière sa fausse bonhomie se cache un mépris de la pitié (c’est un des sujets de sa première conversation avec Steeny), un amour de la mort (« Je vous apprendrai à l’aimer », dit-il au même), – lui qui mourra sans la craindre. (Bernanos réussit à ce que nous n’éprouvions aucune compassion pour cet homme, y compris quand il agonise : contrairement, par exemple, au Peter Lorre de M. le Maudit, qui aurait pu être un avatar de M. Ouine, on ne s’identifie pas à lui, on n’éprouve pas de compassion à son égard – non plus que pour aucun des personnages du roman, sinon Ginette et Hélène. C’est un des multiples tours de force de l’auteur.)

Finalement, l’ancien professeur est le joueur de flûte d’Andersen (« Ai-je l’air d’un ravisseur d’enfants ? Hélas ! vous vous ressemblez tous : pas un de mes élèves jadis, qui n’ait fait le projet de me suivre, comme vous dites, au bout du monde. »). Il oblige Steeny à inverser la formule du Christ (« Vous me faites peur, dit Steeny. Je vous suivrais au bout du monde. ») et lui dicte d’étrangler sa gouvernante.

 

Violé enfant par un professeur, il est depuis corrompu de l’intérieur, moralement et physiquement. Au seuil de la mort, il rêve de retrouver une « nouvelle enfance », en vain : son cœur est un sous-bois aux odeurs fortes, où la pluie fait lever des champignons vénéneux ; sous cette âme trempée n’ont fermenté que des poisons.

 

 

Conclusion

 

Psychologie et roman traditionnel

 

La littérature appelle psychologie ce que le dessin académique nomme perspective ; et c’est précisément elle que l’on n’a eu de cesse, du Nouveau roman jusqu’à Tel Quel, qu’elle ne soit ravalée au rang d’accessoires (de sorte que la psychologie, sortie du roman, a tout envahi : des journaux féminins aux émissions télévisées, des conversations aux feuilletons, nous vivons sous la psychologie comme Fenouille sous la boue).

Or Bernanos fut un des premiers, sinon le premier – bien avant Sarraute, Ricardou, Barthes ou Thibaudeau –, à rouiller les chaînes de montage d’où coulait le yaourt littéraire industriel. Plutôt que de faire sortir des marquises à cinq heures, l’auteur de Mouchette, le premier, s’aventura dans un roman expérimental où les ressorts psychologiques n’étaient ni distendus ni cassés – contrairement à ce qu’ont pu croire de paresseux critiques –, mais, comme on a essayé de le monter, dévissés et rangés dans leurs boîtes.

 

La psychologie, dans le roman, ce sont des héros et une intrigue. Ce sont eux qui ont les clés qui ouvrent et referment la fiction. Par la nature même de son propos (la vie surnaturelle du Mal), Bernanos s’interdisait un trousseau qui avait servi pour plusieurs de ses romans. Dans Monsieur Ouine, les personnages qui, pensait-on, pouvaient tenir un rôle d’importance, disparaissent, pour ne revenir que beaucoup plus tard ; ce qui est exclu ici, c’est la linéarité, le récit rectiligne ; quand on croit suivre un sentier (le ravissement de Steeny par Ginette, par exemple, et son arrivée dans la chambre de M. Ouine), on est dérouté, sans autre explication que le changement de chapitre, ou de partie.

L’énigme est un autre passe-partout. Ici, s’il y en avait bien une, elle est irrésolue, et la morale à tirer rien que moins que claire. Comment expliquer le mépris de Steeny pour M. Ouine à la fin du roman ? Qui exactement a tué le valet de ferme ? Arsène, le maire, est-il nécessairement devenu fou ? Est-il vraiment l’auteur des lettres anonymes ? Questions légitimes, auxquelles Bernanos ne répond pas : il n’a pas voulu tenir un suspense, ni présenter un mystère qu’un heureux dénouement viendrait éclairer. Le public ne l’intéresse pas, au sens où il n’entre pas dans les vues de l’écrivain d’embrouiller et de désembrouiller, – pour mieux distraire. Le but romanesque de Bernanos n’est pas le lecteur, qui n’existe pas ; mais la vie surnaturelle laissée au démon, qui existe.

 

Bruno Lafourcade

 

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Publié dans Littérature

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